Tyrannie
et peuples en colère : Quelle issue ?*
Par Ahmed Simozrag :: 08/ 06/ 2005 ::
Notre monde est loin d’être le monde de paix et de
justice dont l’humanité a tant rêvé. C’est un monde d’injustices et de guerres.
Partout sévissent corruption et dictature, partout coule le sang, partout
retentissent des cris d’alarme, des millions d’êtres humains croupissent dans
les geôles de la tyrannie ; dans la faim et la misère ; les maladies font des
ravages, alors que la planète regorge de richesses qui sont détournées,
dilapidées, utilisées dans l’armement et les guerres et au profit d’une infime
minorité.
Plus grave est la situation du monde musulman et
pire encore celle du monde arabe. Les musulmans sont confrontés à des défis
multiples dont l’ignorance, la pauvreté, la dictature, l’impunité, la
corruption, le pillage des ressources.
La liberté dans cette partie du monde n’existe
qu’en théorie et dans les constitutions. La plupart des pays concernés
pratiquent systématiquement la
répression et la torture ; les prisons regorgent de détenus politiques ;
l’opposition, interdite dans certains pays, est marginalisée, bâillonnée et
réprimée dans d’autres. L’alternance au pouvoir est quasiment impossible en
raison des nombreuses monarchies et des dynasties républicaines qui ont
tendance à faire des émules.
La plupart des dirigeants sont imposés par la force
ou par la fraude électorale ; des années-lumière les séparent de leurs
citoyens. Les plaintes des opprimés et des veuves, les pleurs des orphelins
affamés, sans-abri, vivant dans les rues, dans
les caves et sur les toits d’immeubles menaçant ruine ne semblent guère
les émouvoir. Les notions de droit et de justice ne font pas partie de leur terminologie hautaine et méprisante. Bravant
toute loi et toute morale, et
outrepassant le plus élémentaire des devoirs de respect de la personne
humaine.
Les statistiques révèlent que les pays arabes
dépensent chaque année des dizaines de milliards de dollars pour l’achat
d’armement ; ils sont considérés comme
le premier client de l’industrie
mondiale d’armement loin devant l’Asie, l’Amérique latine et l’Afrique
noire.
A quoi servent ces armes, sinon à la répression et
aux massacres de leurs peuples ? Cela a été démontré en Algérie, au Pakistan,
en Egypte, en Syrie, au Yemen, en Arabie saoudite et dans d’autres pays. Il
n’est jamais question que cet armement soit utilisé pour la défense des peuples
ou des territoires musulmans.
Au nom de la lutte antiterroriste, les pays en
question font la guerre à leurs peuples. A cette fin, ils n’hésitent pas à
employer toutes sortes d’armement y compris les armes prohibées comme le gaz
moutarde et les balles à fragmentation. Les manifestations sont réprimées dans
le sang en Algérie, en Tunisie, en Syrie, en Egypte, en Arabie Saoudite, au
Yémen, en Turquie, en Ouzbékistan et
dans d’autres pays. La « sale guerre » imposée au peuple algérien a fait plus
de 200 000 morts, ce chiffre macabre ne cesse de croître chaque jour et il peut
facilement se reproduire dans l’un des pays susmentionnés où les peuples sont
exposés aux menaces de la même guerre.
Il n’est un
secret pour personne que les centaines de milliards de dollars en dépôt dans
les banques occidentales, les jets dorés, les grands palais luxueux, les grands
hôtels de tourisme appartiennent à des
Arabes. Ce qui reflète l’ampleur de la corruption qui règne dans cette partie
du monde. D’après les derniers rapports de Transparency International, les pays
les plus affectés par la corruption sont ceux de l’Afrique du Nord et du
Moyen-Orient. Inutile de préciser lesquels !
La corruption a appauvri ces peuples et raflé une
grande partie de leurs richesses nationales.
Nul doute que ce phénomène existe partout dans le
monde, mais contrairement à l’occident où la corruption est dénoncée et ses
auteurs poursuivis en justice, elle est dans le monde arabe favorisée par un
climat propice où il n’existe aucun garde-fou pour l’enrayer. Par crainte de
représailles, les rares journaux indépendants n’osent jamais dénoncer la
corruption qui bénéficie de complicités
au plus haut niveau de l’Etat. Et une justice aux ordres n’y peut rien contre
des hauts placés et leurs acolytes. Il y a des dizaines d’affaires de
corruption dénoncées en Europe avec des ramifications et des complicités dans
le monde arabe, mais les poursuites n’ont jamais dépassé les frontières
européennes.
Il en est de même pour les crimes de torture, de
détention arbitraire, d’exécutions extrajudiciaires, de disparitions forcées
dont l’impunité est une tradition découlant de normes écrites et non écrites
dans le monde musulman. Bien que les auteurs des crimes les plus graves soient poursuivis et jugés
dans de nombreux pays, les criminels du monde musulman continuent à se vautrer dans l’impunité. Non pas que
l’Etat leur garantit la protection, mais ils s’assurent eux-mêmes cette
protection du fait que l’Etat, c’est eux, il est considéré comme leur propriété
privée. Ils font les lois, organisent la justice de manière à ce qu’elle
dépende d’eux, instaurent leur propre immunité et impunité, celles de leurs
familles, de leurs amis et de leurs agents (les agents de l’Etat). Citons pour
l’exemple les propos du chef d’Etat algérien qui, dans un discours devant le
peuple, a rassuré en termes à peine voilés les génocidaires et les bourreaux du
peuple que nul ne peut les atteindre avant de passer par son corps : « J’ai dit
qu’avant de toucher à l’armée, il faudra passer sur mon corps ».
Les crimes perpétrés dans le monde musulman ne
constituent pas seulement une violation des droits et des libertés, ils portent également atteinte à la religion,
à la souveraineté et à l’intégrité des territoires. Les bases américaines
implantées dans les pays musulmans n’ont pas pour seul xobjectif la lutte
contre le terrorisme.
Aux actes de profanation du Coran et des lieux
saints, s’ajoutent les méfaits d’une laïcité combative, partiale et dépravante.
En terre d’islam, le foulard est interdit dans des lycées où se dressent des cathédrales
et des églises ornées de la statue de la sainte vierge, la croix et Jésus, et
où le port d’autres symboles religieux s’affiche on ne peut plus ostensiblement
; L’islam n’a pas le droit de se mouvoir sur un pied d’égalité et avec les
mêmes chances que les autres religions. Comme deux boxeurs, on dope l’un et on
ligote l’autre.
Les associations islamiques de bienfaisance, y
compris celles chargées de collecter les
fonds de la zakât (impôt religieux), sont dissoutes dans la majorité des pays
musulmans, le pouvoir ne laisse que les associations servant ses intérêts.
L’édition du livre islamique recule tandis que le
livre chrétien (la Bible) progresse, des pressions s’exercent sur le Roi Fahd
pour stopper l’édition du Coran.
Les manuels scolaires et les programmes
d’enseignement ont été refondus dans le sens d’une désislamisation habilement
programmée dans l’ensemble des pays musulmans. On connaît l’histoire récente de
la suppression de la science islamique dans les lycées en Algérie et au Maroc
et dans d’autres pays.
Tandis que les missions chrétiennes envahissent le
monde musulman, mènent des campagnes intensives de christianisation, leurs
capitaux circulent librement sans risque, les prédicateurs musulmans sont
traqués, muselés, les mosquées fermées,
n’ouvrant que pendant les heures de la prière, pas de prêches en dehors du
vendredi et même ceux du vendredi sont censurés, le transfert d’argent
d’origine ou à destination islamique devient de plus en plus difficile à cause
de la sempiternelle suspicion qui pèse sur de telles opérations entraînant
souvent le blocage ou la saisie des sommes concernées ; même les sociétés de
transfert de fonds comme Western Union sont sommées de refuser ou de signaler
tout transfert suspect vers une destination islamique. Ces interdictions sont
appuyées par les dirigeants arabes qui ne font pas mystère de leur allégeance
aux tenants de cette politique
résolument hostile à la nation arabe et à l’islam.
En effet, il n’est pas exagéré de dire que la
nation musulmane est gouvernée par les alliés de ses ennemis et les ennemis de
sa religion, et c’est encore un honneur de leur attribuer le titre d’alliés que
d’aucuns ne méritent même pas. Cette situation paradoxale explique le chaos
dans lequel ces peuples sont plongés, une situation caractérisée par une
tyrannie sanguinaire persistante, des conflits meurtriers et enfin un
sous-développement durable. Ils ont pillé les richesses nationales, hypothéqué
l’avenir de leurs peuples et introduit
un néocolonialisme dévastateur. Ils s’acharnent contre le projet islamique
alors que celui-ci constitue l’unique bateau de sauvetage des peuples en
question. Cet échec s’explique également par l’absence de légitimité, l’absence
de vision, l’absence d’idéologie, l’absence de programme. Toutes les tentatives d’intégration ont
échoué. L’Union du Maghreb arabe, l’OPEP, l’OCI, la Ligue des Etats arabes, le
conseil de coopération du Golfe, toutes
ces expériences ne sont que de vaines tentatives, sans résultats concluants.
Elles n’ont apporté aucune solution aux nombreux problèmes économiques et
politiques du monde musulman.
Les peuples en ont assez. Des mouvements
protestataires sont en train de naître partout dans le monde arabe à l’image de
« kifaya » en Egypte s’écriant : ça suffit ! Kifaya ! Ça suffit la
répression, le mépris des peuples, la terreur, la corruption, l’impunité ! Ça suffit la police politique, les
tortures, les détentions arbitraires, les dénis de droits et de liberté !
Partout s’élèvent des slogans traduisant l’angoisse, la détresse, le désarroi
des peuples. Les manifestations de masses se multiplient malgré les
interdictions et la répression sanglante.
Il est incontestable que le changement s’impose à
tous points de vue et de manière urgente car il y va de l’existence même de la
communauté musulmane. Cette dernière a besoin d’une dynamique nouvelle, d’un
sang nouveau et de têtes nouvelles.
Comment peut-on expliquer l’échec de deux siècles
de militantisme islamique ? Certes, l’occident, en plus des conquêtes coloniales, endosse une
part de responsabilité dans l’impitoyable guerre par procuration contre ce
qu’il appelle « l’islam politique », mais les musulmans n’en demeurent pas moins responsables dans leur immense
majorité. Ceux-ci sont responsables, les uns du fait de leur ralliement à des
régimes dictatoriaux, les autres à cause de leur démission, de leur inaction,
de leur indifférence face aux injustices, à la corruption et au désordre qui
sévissent dans leurs pays. Ils ne veulent faire cesser le mal ni par la main ni
par la langue ni même par le cœur, de ce fait ils sont doublement responsables
devant Dieu puis devant l’histoire et les générations futures. Ceux qui se sont
engagés dans la lutte, qu’elle soit politique ou militaire, sont également
responsables. D’une part, ceux qui ont pris les armes se sont rendus coupables
d’actes de violence qui ne trouvent aucune justification islamique, n’ayant
rien à voir avec les règles du combat en Islam. Ils se sont attaqués à des
innocents et ils ont commis des atrocités et des injustices pouvant à elles
seules leur barrer le chemin de toute victoire venant de Dieu. D’autre part,
les uns et les autres manquent
cruellement d’expérience, d’organisation, d’ouverture d’esprit, bref de culture
politique leur permettant de s’entraimer et
d’éviter les conceptions réductrices, égoïstes, la vanité, la division
et les querelles intestines. Toutes ces déficiences, outre le fait qu’elles
constituent des obstacles à l’aide de Dieu et aussi des portes d’accès à des
velléités sataniques, sont lourdes de conséquences en matière politique. Aucune
réussite n’est possible dans pareilles conditions. Dans ce contexte, il serait
injuste d’occulter les efforts louables d’une minorité dont la fermeté et la
persévérance ont permis de maintenir un certain équilibre des rapports de
force.
Il n’est ni redondant ni superflu d’insister sur ce
point : la situation est tellement catastrophique qu’il est insensé d’y rester
indifférent. Il est temps de réagir. Sans quoi, des torrents de colère et des
vagues de révolte menacent d’emporter tout le monde. Il est plus qu’urgent
d’intervenir pour la recherche d’une solution, d’un remède, d’une alternative
pour empêcher le naufrage. Quelle est l’alternative et quels sont les moyens
permettant le passage à l’alternative ? Il appartient à tout intellectuel
concerné de se poser ces questions. Faut-il rééditer les expériences passées ?
Ou bien rentrer dans les rangs de partis fantoches qui n’attendent que les
quotas de sièges au parlement et de postes à l’exécutif ? Comment changer cette
situation de plus en plus chaotique et explosive ?
A mon humble avis, la solution doit être recherchée
dans les luttes sociales. Compte tenu du fait qu’un vent de changement est en
train de souffler sur de nombreux pays à l’Est et à l’Ouest, que les mouvements
de rue se multiplient, balayant de nombreux régimes corrompus qui ne doivent
qu’au mortier ou à la fraude leur maintien au pouvoir. C’est le cas entre
autres de l’Equateur (1997), du Pérou (2000), de l’Argentine (2001), de la
Serbie (2000 et 2003), de la Bolivie (2003 et 2005), de la révolution des roses
en Géorgie (2003), de la révolution orange en Ukraine (2004).
Il ne fait aucun doute que l’heure des régimes
arabes va bientôt sonner, leur chute est proche, l’injustice ne peut pas
prospérer. La naissance de « kifaya » en Egypte n’est que le début d’un épisode
qui en dira long sur le courroux des
peuples. Un mouvement sans soutien partisan, sans idéologie ni programme
politique, regroupant différentes tendances de gauche et de droite,
nationalistes, islamistes, indépendants, occupant les rues et les places
publiques, scandant des slogans de rejet et de ras-le-bol, mû par le seul désir
du changement. Il est incontestable que ces mouvements se révèlent être un
moyen de lutte efficace contre la corruption, la dictature, l’impunité et la
fraude.
Doit-on attendre l’émergence de pareils mouvements
? N’est-il pas nécessaire de les encadrer, de les intégrer dans une structure
afin d’éviter les débordements susceptibles de conduire à l’anarchie et au
désordre ? Il est certain que ces mouvements incontrôlés peuvent disparaître
dans la nature et ce serait un énorme gâchis. Comme ils peuvent, s’ils ne sont
pas maîtrisés, avoir des conséquences plus tragiques que celles engendrées par
les régimes que l’on veut changer. Mieux vaut anticiper leur émergence afin de
pouvoir les contrôler, car intervenir après leur naissance, ce serait purement
et simplement de la récupération ? Qui plus est, celle-ci est-elle possible ?
Rien n’est moins sûr. Il y a lieu donc de les devancer par la mise en place de
structures, toutes tendances confondues, capables de les encadrer et de les
contrôler.
En conséquence, Il est temps et d’une nécessité impérieuse
de créer dans chaque pays une structure fédérative de type syndical, associatif ou autre mais
non partisan, une sorte d’alliance ou de ligue nationale des oppositions qui
aura pour mission d’observer, d’amplifier, de coordonner et de contrôler les
luttes sociales, en l’occurrence les marches, les opérations villes mortes, les
sit-in, les grèves, en somme les manifestations, de sorte qu’elles ne soient
pas dispersées et désordonnées. Ces structures doivent se caractériser par
l’unité et la cohésion, loin des discordes et des disputes partisanes. Elles
doivent être ouvertes mais inexpugnables, au service de la Umma et de la
vérité, sans désir de grandeur ni de richesse ni de célébrité.
Elles doivent inciter les masses à persévérer dans
les marches, les manifestations et les grèves jusqu’à ce que le pouvoir accepte
de dialoguer avec les représentants non parlementaires du peuple. A ce stade du
dialogue, chaque structure doit tenir compte des particularités de son pays, il
n’y a pas une solution miracle applicable à l’ensemble des pays. On peut
néanmoins présenter l’ébauche d’un projet pouvant s’adapter à plusieurs
situations dans le cadre de la mise en œuvre d’un processus de normalisation
institutionnelle, en d’autres termes un processus de démocratisation véritable.
Il s’agit d’enclencher certains mécanismes et d’en désactiver d’autres. A cet
effet, il y a lieu de décréter une période transitoire ainsi que la création
d’institutions pour la gérer et pour expédier les affaires courantes, ce qui
implique :
La mise en place d’un conseil national de
transition composé de personnalités désignées par le dialogue et ayant pour
mission de procéder :
1) à la mise en place d’un gouvernement de
transition
2) à l’assainissement du dispositif électoral (élaboration d’un nouveau découpage
électoral, de nouvelles listes électorales, d’un nouveau code électoral, etc)
3) à l’organisation d’un référendum au cours duquel
le peuple se prononcera sur la nature du régime qui servira d’Alternative au
pouvoir, à savoir : Islam, socialisme, capitalisme, monarchie, démocratie, il
faudra préciser quelle démocratie : islamique, chrétienne, laïque, sociale.
4) à la mise en place d’une assemblée constituante
qui aura pour mission de rédiger la constitution sur la base du choix du
peuple, de fixer la date des élections présidentielles, législatives et
locales, d’organiser et de contrôler leur déroulement en s’entourant des
garanties de leur transparence et de leur crédibilité. Durant la période de
transition, le chef de l’Etat pourrait faire partie du Conseil national de
Transition, le présider ou, faute
d’accord, continuer à expédier les
affaires courantes en collaboration avec ce dernier ( le Conseil national de
Transition). Les assemblées parlementaires, sénat et assemblée nationale,
seront dissoutes. La mission du Conseil national de Transition prendra fin
après la mise en place de nouvelles
institutions de l’Etat et l’approbation par référendum de la
constitution.
Des observateurs internationaux doivent accompagner
la mise en place du processus démocratique susmentionné du début jusqu’à la
fin.
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Cette question est traitée en détail dans un livre qui vient de paraître sous le titre: Alternative et voies
du changement.