Lettre de Habib Souaidia au quotidien
Liberté
Habib Souaïdia
Paris
À
Monsieur le Directeur de « Liberté »
Alger
Paris le 21 février 2007
Monsieur le Directeur,
Je suis mal à l’aise à chaque fois que je vous écris pour vous demander
de publier un droit de réponse que je n’obtiens jamais… Mais je ne renonce pas.
Ayant été une nouvelle fois victime d’une grossière manipulation de la part de
votre journal, je vous prie, en vertu de mon droit de réponse, de bien vouloir
publier la mise au point suivante.
Le 29 janvier 2006, vous avez publié un article intitulé « Il
rentre d’exil et écrit à Bouteflika. Le mea-culpa de l’ancien accusateur de
Belkheir et Nezzar ». C’est
votre droit le plus absolu de consacrer un article à la
« repentance » d’un ancien militant des droits de l’homme qui, dans
une lettre circonstanciée, se dirait « convaincu de s’être trompé »
et fait maintenant l’éloge d’un criminel. Mais vous avez choisi d’illustrer cet
article par une photo de moi. Aux yeux de vos lecteurs pressés, la conjonction
de ce titre et de cette photo revient à faire de moi un « repenti »
rallié au pouvoir, ce qui travestit complètement ma position sur
« l’autoamnistie » décrétée il y a un an par le président Bouteflika
pour tenter d’effacer les crimes des généraux qui l’ont désigné.
En tant qu’opposant toujours en exil, en tant qu’ex-officier de l’armée
algérienne, j’ai fait savoir depuis longtemps ma position à l’égard du régime
oppressif et de « l’amnistie ». Et je n’ai pas changé d’avis :
loin de « réconcilier la nation » et de « forcer le
respect », comme l’écrit le « repenti des droits de l’homme »
qui fait l’objet de votre article, les mesures de la loi d’autoamnistie, en
interdisant la vérité et la justice, divisent la nation en rejetant dans les
ténèbres les centaines de milliers de victimes de la « sale guerre »
et leurs familles. En assurant l’impunité aux tortionnaires et aux assassins en
uniforme qui ont sali l’honneur de l’Armée nationale et populaire, je dirais
plutôt que ces mesures « forcent le mépris » pour leurs promoteurs.
Alors pourquoi, en cherchant à me confondre avec ce repenti, entretenir
le mensonge et les fausses idées sur les hommes libres, si ce n’est pour
ralentir l’avancée de la vérité et de la justice ?
Je tiens à vous faire part de ma détermination à continuer de travailler
pour la justice et la vérité dans mon pays, même si je reste seul à la faire,
même si toutes les portes restent fermées et même si toutes les pauvres lois
universelles restent caduques. Si étrange que cela puisse paraître dans ce
siècle voué à la jouissance et au profit, je continuerai mon combat. Je
continuerai à me battre pour ces mères, pour ces orphelins, pour ces innocents
et pour cette armée qui a été souillée et que je considère comme l’héritage le
plus sacré de notre histoire.
Par principe d’engagement et par devoir de mémoire envers toutes les
victimes, accepter l’amnistie proposée par le pouvoir est à mes yeux un acte de
lâcheté politique et intellectuelle. On n’abandonne pas des principes justes et
honorables, même par désespoir ou par faiblesse. On n’abandonne pas la triste
et innombrable multitude des misérables aux dents brisées et à la tête
fracassée, aux poitrines défoncées, au dos déchiré, aux membres disloqués,
cette impressionnante armée de mutilés, abrutis par les humiliations, ces héros
de la honte ou ces pauvres naïfs que la torture a rendus enragés. On
n’abandonne pas ceux qu’on trouvait sur les plages et sur les routes, ligotés
dans des sacs poubelles. On n’abandonne pas ces « disparus » aux mains
du DRS, que l’administration déclare « remis en liberté », « ne
figurant pas dans ses fichiers », voire « dans les maquis ». On
n’abandonne pas leurs mères folles de douleur venant pleurer devant les
commissariats de police et les casernes.
Recevez, Monsieur le Directeur, l’assurance de mes sentiments vigilants.
Habib Souaïdia