Interview de
Salah-Eddine Sidhoum, mensuel Repères (publication du Front des forces
socialistes), mars 2007
«La force du régime
réside en notre faiblesse»
Dix-sept mois après le référendum
sur la « charte de la paix et la réconciliation nationale », quel bilan
pouvez-vous établir ?
Lors d’un débat sur la chaîne El
Jazeera consacré à la « réconciliation » dans notre pays et à la veille du
carnaval référendaire et plébiscitaire fin septembre 2005, je qualifiais la
charte imposée par le régime de « charte de l’impunité et de la supercherie
nationale » (el moughalata el watania). J’aurais souhaité, malgré ma
connaissance de ce régime « politique » sans scrupules, me tromper dans mon analyse.
Dix-sept mois après, les faits confirment malheureusement mes dires.
Depuis cette mascarade
référendaire, plus de quatre cents Algériens sont morts et près de mille autres
ont été blessés suite aux violences politiques, selon le décompte des journaux
et des agences de presse. Et nous savons que cette comptabilité macabre est
nettement en deçà de la triste réalité.
Nos compatriotes de l’intérieur
du pays assistent quotidiennement à des mouvements de troupes dans plusieurs
régions, à des ratissages, à des pilonnages et à des bombardements des maquis
par des hélicoptères de combat. Chaque jour apporte son lot de morts, de
blessés et de désolation dans nos foyers. Nos enfants, civils et militaires,
continuent de mourir pour une cause qui n’est pas la leur.
Quand on utilise tous ces moyens
militaires, je crois qu’il s’agit bel et bien d’une guerre qui perdure et non
d’opérations de « maintien de l’ordre » de sinistre souvenir – et encore moins
de « terrorisme résiduel », concept si cher à certains mercenaires politiques.
Mais le pouvoir, déconnecté des réalités et enfermé dans sa tour d’ivoire, son
« Algérie utile », crie à la victoire (contre ses propres enfants !), à la
réconciliation et à la paix… factices.
Tout comme la « concorde »
initiée par les responsables de la police politique et couverte politiquement
par le premier responsable du pouvoir apparent a échoué, la charte dite de la «
réconciliation » est vouée à un échec cinglant, car les véritables causes
politiques de la crise n’ont jamais été abordées et la Nation n’a jamais été
consultée. Feignent-ils d’oublier que les mêmes causes produisent toujours les
mêmes effets et que toute solution qui n’emprunte pas le chemin du dialogue et
de la concertation et qui ne s’appuie pas sur la volonté populaire est vaine ?
Élaborée dans les
ténébreuses boutiques de la police politique et exécutée par le pouvoir de
façade, cette « charte » était d’emblée verrouillée. Aucun débat contradictoire
n’était permis. Seuls les troubadours et les « meddahines » « boulitiques »
étaient autorisés à s’exprimer pour encenser le texte, qui est d’une indigence
intellectuelle et politique déplorable. La machine de l’action psychologique,
bien rôdée depuis quatre décennies, était là pour « mobiliser » le peuple et
lui faire approuver, malgré lui, le texte à la quasi-unanimité. Cette « charte
» est venue consacrer la politique d’éradication et d’exclusion en cours depuis
plus d’une décennie et la sacraliser.
Éludant les causes
profondes de la crise et de la tragédie qui en a découlé, l’oligarchie, sous
couvert de son pouvoir apparent, a décidé de régler de manière partiale et
partielle les conséquences de ce drame national. Une véritable offense à la
mémoire des victimes et une insane tentative de corruption de leurs familles.
Ce texte « plébiscité » par un
peuple sans souveraineté et sans voix (l’Algérie des paradoxes !) et transformé
en nouveau Coran du Calife Othman, pour reprendre Abdelhamid Mehri, consacre
l’impunité totale des responsables de tous bords du drame national et de leurs
exécutants. Les putschistes qui ont plongé le pays dans une mer de sang et de
larmes, tout en s’auto-amnistiant, s’autoproclameront « artisans de la
sauvegarde de la République ». Effectivement, ils auront sauvé leur République
bananière et des containers, pour plonger l’Algérie et son peuple dans les
abysses de la terreur et de la misère.
Ceux qui, hier, s’étaient
dressés contre cette politique sanglante et avaient appelé, lors des années de
braise, à une véritable réconciliation et à la paix des cœurs avaient été
qualifiés de « traîtres ». Demain, ceux qui se dresseront contre cette
supercherie nationale, cette paix des cimetières et cette amnésie générale
seront criminalisés et passibles de trois à cinq années d’emprisonnement ! On
aurait parlé de blague si la situation n’était pas tragique. Une véritable
imposture ! Même les sinistres dictateurs latino-américains n’avaient pas osé
cela.
Comment voulez-vous qu’avec
toutes ses tares et ses inepties, cette dite « charte » puisse réussir à réconcilier
les Algériens et ramener la paix dans leurs cœurs meurtris ? Je crois en
réalité et pour reprendre une journaliste que, faute de pouvoir réconcilier les
Algériens, cette farce référendaire a permis seulement à ce régime de se
réconcilier avec ses vieilles pratiques totalitaires.
Quel est le processus à suivre
pour aboutir à une véritable réconciliation ?
Il y a deux faits avant tout
qu’il faudra préciser :
- la crise algérienne est avant tout
une crise éminemment politique et sa solution ne peut être que politique. Cela
doit être clair ;
- le régime actuel, juge et
partie, responsable en premier lieu et en grande partie du drame national, est
disqualifié pour résoudre sérieusement la crise.
De ce fait, la véritable
réconciliation nationale passe inéluctablement par une large consultation,
franche et sincère, des principales forces et personnalités intellectuelles et
politiques représentatives de la Nation, afin d’aboutir à une solution politique
globale, après avoir cerné sans complaisance et en toute sérénité les causes
réelles et profondes de la crise qui remontent en réalité à l’indépendance.
Cela permettra de baliser le terrain politique sur des bases démocratiques, en
vue de l’édification d’un véritable État de droit et de mettre
définitivement un terme à cette violence politique initiée au lendemain de
l’indépendance par ce régime et qui a fini par gangrener la société toute
entière. C’est ce que j’ai appelé la Moussaraha nationale, qui aboutira à un
véritable compromis politique historique. C’est le volet politique du
processus.
Ce n’est qu’après cela qu’on
pourra résoudre définitivement les conséquences humanitaires et sociales de la
guerre provoquée par l’acte irréfléchi qu’a été le coup d’État de
janvier 1992.
Le second volet est celui de la
Vérité et du Droit. Il est impératif que les Algériens sachent ce qui s’est
réellement passé durant ces années de sang et de larmes, durant lesquelles ont
été commises les pires atrocités contre un peuple sans défense. À
l’instar des pays qui ont vécu des drames internes, il est nécessaire de mettre
en place une commission nationale pour la vérité et la justice. Soyons clairs
sur ce point : vérité et justice ne signifient aucunement règlement de comptes
ou vengeance. Et ce n’est qu’après celà que pourra éventuellement intervenir
l’amnistie par l’autorité politique légitime. Car comme le disait mon ami
Lahouari Addi : « Un assassin jugé et amnistié se comportera différemment d’un
criminel innocenté. »
La découverte de la vérité sur
le drame national n’est pas seulement un droit pour les victimes et leurs
familles, mais aussi un droit pour tous les Algériens afin de tirer les leçons
en vue d’éviter d’autres tragédies à l’avenir et de mettre un terme aux ardeurs
criminelles des aventuriers de tous bords.
Car ce qui s’est passé comme
horreurs durant plus d’une décennie, ce ne sont pas de simples faits banals à
verser dans la rubrique des faits divers. La torture institutionnalisée, les
exécutions sommaires, les disparitions, les viols et les horribles massacres
sont des crimes contre l’humanité, imprescriptibles sur le plan du droit
international et que nul décret ou référendum ne peut effacer. Des atteintes
gravissimes aux droits de l’homme qui ne sont pas sans nous rappeler, dans
beaucoup de cas, les crimes commis durant la guerre de libération nationale ne
peuvent être occultés par une politique d’amnésie collective ni par la
répression pour faire taire les témoins du drame.
Après le référendum, le pouvoir
a convoqué le corps électoral en vue des élections législatives. Quelle analyse
faites-vous de la situation du pays à la veille de cette échéance ?
La situation politique qui
prévaut actuellement est la même que celle d’hier et d’avant-hier. C’est un
statu quo mortel. La violence politique persiste, même si elle a nettement
diminué. Les foyers d’opposition armée restent actifs. L’injustice, la hogra,
la corruption et la misère alimentent et entretiennent ces foyers de révolte
armée. Nous sommes entrés depuis 1992 dans une logique extrêmement dangereuse
pour le pays. À la violence permanente du régime, qu’il a imposé au
lendemain de l’indépendance comme moyen de gestion politique, répond maintenant
une violence devenue endémique d’une jeunesse sans présent ni avenir, à travers
les maquis et les émeutes. Les tensions entre le système obsolète et arrogant
et la société poussée au désespoir par des décennies d’injustice et de mépris
risquent de mener droit vers des lendemains plus chaotiques.
Pour revenir aux « élections »
législatives prochaines, il est difficile de parler d’élections dans un système
perverti comme le système algérien, quand nous savons que toutes les élections
depuis l’indépendance (à l’exception de celles de 1991) ont été traficotées par
les « services » et leur administration. De véritables mascarades !
Encore une fois, le pouvoir va
mobiliser sa clientèle larbine et rentière, ce que j’appelle Ahl el wala oua el
inbitah (famille de l’allégeance et de l’aplat-ventrisme) et organiser ce que
le peuple appelle le « carnaval fi dechra » pour renouveler sa chambre
d’enregistrement, dont la facticité et la vacuité ne sont plus à démontrer.
Peut-on parler de vie politique quand
nous savons que l’écrasante majorité des « élus » est désignée en réalité par
les officines et selon des quotas bien définis dans le cadre d’une fausse carte
politique adaptée à la conjoncture du moment et des « équilibres internes » ?
Peut-on parler de vie politique avec un multipartisme de façade, des partis
préfabriqués servant de faire-valoir, un syndicalisme de service et des
élections truquées en permanence ? Peut-on parler de vie politique avec un état
d’exception qui date pratiquement de l’indépendance et officialisé depuis 1992
et dont la prorogation n’est qu’un grossier stratagème pour détourner
l’attention de la population des problèmes sociaux inextricables ?
Le fossé ne fait en réalité que
se creuser entre les citoyens et ce pouvoir honni, ce qui approfondi et aggrave
un peu plus la crise politique. Mais le régime n’en a cure. Sa violence est là
pour faire rentrer son ghachi a beit etaâ (maison de l’obéissance). Pour les
citoyennes et citoyens honnêtes de ce pays, s’inscrire dans la stratégie du
pouvoir en participant à cette vie politique factice, c’est participer à leur
propre destruction et à celle du pays.
Des observateurs politiques
relèvent que les élections n’ont pas réussi à résoudre la crise dans notre
pays, tandis que d’autres soutiennent que l’exercice de la politique n’est
possible qu’au sein des institutions. Quel est votre avis ?
De quelles élections et de
quelles institutions parlez-vous ? Il est certain que les élections truquées et
manipulées de bout en bout depuis l’indépendance ne pouvaient et ne pourront
résoudre la grave crise politique que connaît notre pays, tout comme l’exercice
de la politique, au sens noble du terme, est impossible au sein des
institutions factices.
Est-ce que vous partagez l’avis
selon lequel le pouvoir est en dehors des institutions?
Là aussi il faudrait clarifier
les choses. De quelles institutions parlez-vous ? S’il s’agit de véritables
institutions, démocratiquement élues, elles n’existent pas. C’est pour cela que
je persiste à dire qu’il n’y a pas d’État dans notre pays, pour la
simple raison qu’il n’y a pas d’institutions issues de la volonté populaire.
Quant aux institutions existantes, tout le monde sait qu’il s’agit
d’institutions factices issues des laboratoires de la police politique et qui
n’ont aucun pouvoir. Un décor en trompe-l’œil !
Donc le régime d’Alger est bel
et bien dans ses « institutions », taillées sur mesure pour le servir et
constituer la fausse vitrine d’un régime « démocratique » aux yeux de l’opinion
publique internationale – laquelle est loin d’être dupe pour avaler de telles
couleuvres.
Croyez-vous à l’existence d’une
classe politique dans notre pays ? Ou partagez-vous l’avis selon lequel les
partis ne sont que des machines électorales?
Il existe quelques individualités
politiques de valeur, mais il n’existe pas de classe politique à proprement
dite. À cela, il existe des raisons objectives et historiques. Nos
élites ont toujours brillé par leur trahison, du moins en grande partie.
Regardez un peu ce qui s’est passé durant la guerre de libération : seule une
minorité avait rejoint d’emblée le combat libérateur et beaucoup ont été tués
par leurs propres frères – le malheureux Abbane Ramdane en est un exemple
frappant. Quant aux autres, ils avaient campé au carrefour des vents pour
rejoindre tardivement Tunis ou les intrigants des frontières. C’est cette lâche
« désertion » qui a permis à des bravaches et autres aventuriers de prendre en
main la révolution depuis 1962, avec les dérives que nous connaissons.
Après 1962, le pouvoir a su
phagocyter très tôt la majeure partie de notre « élite », tant intellectuelle
que politique. Cette dernière a bradé el mebda (le principe) pour la khobza
[baguette de pain]. C’est ce que certains historiens ont appelé la « socialisation
des élites ». Il faut avoir l’honnêteté de dire que l’Algérie n’est pas
seulement malade de ses dirigeants corrompus, mais aussi et surtout de ses
élites lâches !
Le constat est déplorable. Les
valeurs et les idéaux qui avaient fait la force de notre Nation durant la nuit
coloniale ont pratiquement disparu, laissant place à la kfaza (aptitude à
magouiller), à l’opportunisme, à la médiocrité affligeante et au trabendo
politico-intellectuel. Les quelques partis représentatifs du début des années
1990 ont été pratiquement éliminés. Nous savons dans quel piège mortel est
tombé stupidement le FIS en 1991, comment le FLN rénové d’Abdelhamid Mehri a
été brisé en 1996 par le régime suite au « complot scientifique » organisé par
d’ignares intrigants et comment votre propre parti, le FFS, qui reste l’un des
rares espaces de liberté et de démocratie, si ce n’est pas le seul, est l’objet
de manœuvres déstabilisatrices depuis plus d’une décennie.
Le régime ne veut pas de classe
politique réelle. Il a totalement perverti l’action politique en façonnant des
partis et des pantins politiques de service (et contrôlés par les « services
»). De véritables troubadours politiques qu’on agite à l’occasion des
mascarades électorales et référendaires. Malek Bennabi disait à ce sujet : « La
politique est une réflexion sur la manière de servir le peuple. La boulitique
est une somme de hurlements et de gesticulations pour se servir du peuple. » C’est
ce à quoi nous assistons depuis la supercherie démocratique de 1988.
Le verrouillage des champs
politique et médiatique, dans notre pays, est un secret de polichinelle. Mais
est-ce que cela suffit pour expliquer le manque de dynamisme au niveau des
partis politiques et de la société en général?
Le début du verrouillage politique
et médiatique remonte à l’indépendance et à la prise sanglante du pouvoir par
les imposteurs d’Oujda et de Ghardimaou. Il ne date pas du coup d’État
de janvier 1992. Il fait partie de la stratégie de gestion politique du pays
pour empêcher toute velléité politique autonome de s’organiser et de
s’exprimer. Cela est un fait indéniable. Il y a aussi ce laminage par la
violence, l’intrigue et l’infiltration des partis politiques représentatifs
dont nous avons parlé précédemment et leur remplacement par des partis maison
corvéables et malléables à merci.
Mais cela est de bonne guerre de
la part du régime immoral dont on connaît la nature totalitaire et qui
s’agrippe par tous les moyens au pouvoir. À quoi devons-nous nous
attendre d’un système aussi véreux ? Mais à mes yeux, la lâcheté de nos «
élites » intellectuelles et politiques est en grande partie, responsable de
cette anesthésie politique. C’est ce vide sidéral qui permet à ce pouvoir de se
mouvoir avec une aisance déconcertante. En réalité, la force du régime réside
en notre faiblesse criarde à nous entendre sur des principes démocratiques
communs et à nous organiser. Et le dernier drame national l’a
éloquemment montré. Nous avons été sidérés par le comportement de nombreux «
intellectuels » et « politiques » devant la tragédie de notre peuple. Beaucoup
se sont trompés de cible et certains…de société !
Je cite souvent le cas de la
résistance des intellectuels tchécoslovaques, avec à leur tête Vaclav Havel,
qui avaient à affronter non seulement la redoutable police politique de leur
pays, mais aussi la tristement célèbre machine répressive soviétique. Ces
consciences libres et incorruptibles n’ont pas eu peur de faire de la prison et
de perdre leurs privilèges sociaux pour défendre leurs idéaux et servir leur
peuple. Ils ont été ces minces lueurs qui ont éclairé leur société plongée dans
les ténèbres du totalitarisme communiste, qui se sont transformées en une
lumière éblouissante au lendemain de la chute du mur de Berlin, pour la guider
sur la voie de la révolution de velours. J’entends déjà des « intellectuels »
me dire : « Oui, mais la conjoncture internationale était différente. » Tous
les prétextes sont bons pour se débiner et se soustraire à la lutte politique !
Avons-nous une élite de cette
trempe pour sortir la Nation algérienne des ténèbres de l’imposture politique ?
La question reste posée...
Alors quelle est selon vous, la
démarche à suivre pour aider à l’émergence d’une représentation politique et
sociale, capable d’engager le pays dans une construction démocratique ?
La crise politique qui a
provoqué le drame sanglant de la décennie écoulée persiste et s’aggrave, n’en
déplaise aux propagandistes du pouvoir, à leurs thuriféraires et aux services
de l’action psychologique qui essaient de faire croire à l’opinion publique
internationale que la crise est derrière nous et que le pays a retrouvé sa
quiétude. Elle est annonciatrice, à Dieu ne plaise, d’autres
séismes beaucoup plus destructeurs que ce que nous avons vécu durant les années
1990.
Il est plus que certain qu’il
n’y a plus rien à attendre de ce régime, atteint d’une malformation politique
congénitale incurable et qui, malgré son état de déliquescence avancé et la
faillite sanglante qu’il a provoqué, refuse obstinément de partir. La situation
peu reluisante du pays – qui n’a rien à voir avec la vitrine présentée par le
régime – doit susciter en nous un véritable examen de conscience. Devons-nous
rester impassibles devant la dramatique dégradation de la situation politique,
économique et sociale et la pérennisation de la violence ?
Il est impératif de mettre un
terme à cette logique d’autodestruction dans laquelle le régime a claustré la
société, en imposant la paix des cœurs et de la raison qui doit être la
priorité des priorités. Tout comme il est impératif de sortir du champ
politique artificiel, fécondé in vitro, pour entrer dans le champ politique
authentique, qui reflète les réalités nationales et qui tienne compte des
forces politiques véritables ancrées dans la société et imprégnées de ses
valeurs culturelles.
Il faudrait avoir le courage de
briser la stratégie du pouvoir qui consiste à imposer les termes et les limites
du débat et se projeter vers un changement radical et pacifique de système.
S’inscrire dans sa stratégie, c’est être complice de cette faillite sanglante.
Il est, enfin, plus que
nécessaire de briser le cercle vicieux dans lequel est enfermée l’Algérie
depuis 1962, à savoir celui d’un peuple sans souveraineté et d’un pouvoir sans
légitimité. L’ère des tuteurs en col blanc ou en képi a provoqué assez de
dégâts. Il est temps de mettre fin à l’usurpation du pouvoir qui dure
maintenant depuis plus de quarante ans et de rendre la parole aux citoyennes et
citoyens pour qu’ils puissent choisir souverainement et librement les
institutions qui reflètent leurs réalités socioculturelles.
C’est à ces conditions
fondamentales et seulement à ces conditions qu’on pourra espérer un véritable
changement. Pour cela, il faudra œuvrer à ce que les volontés intellectuelles
et politiques sincères se rassemblent et s’organisent dans un cadre autonome,
un forum de réflexion et d’action, en vue d’une construction démocratique
réelle.
Nous devons prendre l’initiative
de réunir autour d’une table, dans le cadre de cette moussaraha [dialogue
franc], toutes ces volontés sans exclusion aucune, pour mettre à plat sans
complaisance et dans un climat empreint de paix et de sérénité, tous les
problèmes qui nous ont divisé, le plus souvent artificiellement pour ouvrir la
voie à la construction d’un État de droit. Nous devons cesser de subir
dans notre propre pays pour devenir les acteurs de notre propre histoire et les
maîtres de notre destin. Cela demandera le temps qu’il faudra, mais il est
impératif de réhabiliter la pratique politique et d’aboutir au compromis
politique historique dont j’ai parlé précédemment et à une alternative
politique crédible à présenter à notre peuple en vue de ce changement radical
et pacifique de régime. Nous avons une immense responsabilité historique dans
cette phase cruciale de rétablissement du dialogue entre Algériens.
Je crois que le peuple
mauritanien d’une manière générale, et ses élites politiques et militaires
d’une manière particulière, sont en train de nous donner une leçon exemplaire
de réalisme politique et de démocratie. Avec beaucoup d’exigence morale et
intellectuelle et une bonne dose de courage politique, faisons tous ensemble
que le drame de ces années de sang et de larmes se transforme en une véritable résurrection
d’une Algérie de dignité, de justice et de libertés démocratiques et que le
sacrifice des dizaines de milliers de victimes ne soit pas vain.
L’Algérie a signé la convention
internationale pour la protection contre les disparitions forcées. Est-ce une
avancée?
Non, c’est une blague ?!
Quels sont les mécanismes à
mettre en place pour aboutir à un dénouement juste et équitable de la question
des disparus ?
Il est vrai que la question des
disparitions forcées est une question très sensible. Le régime semble avoir
tranché dans sa charte de l’impunité et de la supercherie nationale en les
considérant comme morts. J’avais évoqué ce triste sort lors d’une interview à
un quotidien il y a deux années de cela, ce qui avait provoqué une réaction chez
certaines mères de disparus, réaction entretenue par certaines personnes qui
ont fait de ce douloureux problème un fonds de commerce très juteux, plus
particulièrement Outre-Méditerranée.
Je ne suis pas un adepte en
politique de l’entretien des illusions, du nifaq [hypocrisie] et du mensonge.
Il faut avoir l’honnêteté et le courage de dire la vérité à son peuple, même si
cela vous fait perdre des plumes politiquement. Car notre modeste conception de
la politique est d’être franc et servir son peuple et non lui plaire et le
desservir.
Je considère en mon âme et
conscience que les planificateurs de cette éradication d’une partie de la
population ont commis, concernant les victimes de disparitions forcées, un
double crime contre l’humanité. En les enlevant puis en les exécutant
sommairement, probablement après d’horribles tortures. Tôt ou tard, les langues
de délieront et la vérité éclatera. C’est le droit absolu, non seulement pour
les familles mais aussi pour toute la Nation, de savoir qui a planifié et commandité
ces enlèvements d’Algériens puis leur exécution sommaire et connaître les lieux
secrets où ils ont été ensevelis.
Donc je crois que même si la
question des disparitions est délicate, nous ne devons pas la dissocier des
autres crimes contre l’humanité commis durant cette guerre. Et ce sera le rôle
d’une Commission Vérité et Justice à créer, d’enquêter sur tout cela et
d’éclairer l’opinion publique et la Justice. Mais encore une fois, tout cela ne
pourra être réalisé en toute liberté et équité que lorsque les Algériens se
seront définitivement débarrassés de ce régime et auront posé les jalons d’un
État de droit.
Des militants des droits de
l’homme se plaignent de l’absence d’un cadre de lutte. Votre avis ?
Là aussi, il faudrait clarifier
les choses. De quels militants des droits de l’homme parlez-vous ? De salon ou
de terrain ? Je sais une chose (car j’étais et je suis toujours sur le terrain)
: durant la guerre subie par notre peuple, lorsque des dizaines de citoyens
étaient enlevés, torturés, exécutés sommairement ou tués dans les coins de rue
et à l’époque où des dizaines de têtes sans corps et de corps sans têtes
étaient jetés dans les rues, le nombre des militants des droits de l’homme se
comptaient à peine sur les doigts des deux mains.
L’occasion se présente pour
rappeler le travail admirable fourni par mon frère de lutte, Me Mahmoud
Khelili, rahimahou Allah [Que Dieu ait son âme], durant la sale guerre et au
prix de sa vie. Un travail qui a permis en grande partie au monde de connaître la
réelle et dramatique situation des droits de l’homme dans notre pays. Comme
cette poignée de militants impénitents, Mahmoud n’avait pas besoin d’un « cadre
de lutte » pour déchirer le voile du mensonge et de la désinformation à
l’époque de la terreur institutionnalisée.
Je reviens là aussi à Vaclav
Havel et à la « charte 77 » pour le respect des droits de l’homme. Cette
initiative, qui fut initialement une association « non agréée » (pour reprendre
la phraséologie officielle algérienne) n’avait comme « cadre de lutte » que la
prison et les minuscules appartements de la poignée d’intellectuels tchèques,
avant de se transformer en un vaste mouvement politique libérateur du joug
communiste.
Il est vrai que maintenant, avec
la condamnation par l’opinion publique et les ONG internationales du régime
d’Alger pour ses atteintes massives à la dignité humaine – ce qui a tempéré un
tant soit peu les ardeurs criminelles des exécutants du pouvoir –, nous
assistons à une prolifération de militants ès droits de l’homme se bousculant
aux portillons de certaines officines étrangères plus que suspectes, venues en
Algérie pour leur « apprendre » les « droits de l’homme » et comment « voter »,
dans les salons feutrés de certains hôtels algérois...
Le militantisme pour la dignité
humaine n’est ni une fonction ni un service rendu. C’est un devoir pour tout
citoyen d’une manière générale et de tout intellectuel et politique d’une
manière particulière. Et il n’a besoin ni de « leçons » particulières ni de «
cadre de lutte ». C’est un combat quotidien.
Nos convictions et les valeurs
civilisationnelles auxquelles nous croyons nous ont interpellés lors d’une
période tragique que traversait notre pays, et nous avons pris nos
responsabilités. Nous avons été les témoins acharnés des erreurs et des
horreurs de ce régime. Nous avons témoigné de la triste et dramatique réalité
algérienne. Et nous continuerons à témoigner aujourd’hui et demain pour faire
éclater la Vérité, toute la vérité sur le drame vécu par notre peuple, quel
qu’en soit le prix, en faisant nôtre le propos de feu Robert Barrat : « La
vérité et la justice ont aujourd’hui besoin de témoins. Des témoins qui sachent
au besoin souffrir le martyre sans mot dire. »