Réponse de Habib Souaïdia à Caroline Fourest à
propos de Mohamed Sifaoui
Paris, le
4 septembre 2007
Madame,
J’ai
longuement hésité à répondre aux mensonges et aux calomnies que, dans votre
article publié le 28 août dernier sur le site Prochoix.org et intitulé « A
propos de Mohamed Sifaoui et du général Nezzar », vous avez énoncés à mon
propos. Il y a toujours quelque chose de déconcertant face aux mensonges
publics. Y répondre leur donne une publicité imméritée, se taire renforce le
doute sur la personne incriminée : c’est ce dilemme qui rend le menteur pire
que le voleur.
Je viens
donc, par cette réponse, prendre à témoin l’opinion publique. Une opinion qui
n’ignore pas, contrairement à vous, que mon seul « tort » est de m’être investi
depuis des années pour la vérité et la justice dans mon pays – notamment en
publiant en 2001, à La Découverte, mon livre de témoignage La sale guerre –, et
certainement pas, comme vous le dites, pour « dédouaner entièrement les
islamistes de leurs crimes » !
Au-delà
des nombreuses erreurs factuelles contenues dans votre article, je regrette
vivement la superficialité, voire la partialité, de vos informations. Elles me
paraissent témoigner d’une méconnaissance certaine des réalités du dossier
algérien en général et, en particulier, du cas de votre ami le journaliste
Mohamed Sifaoui, dont vous louez le « magnifique portrait » diffusé par Arte le
28 août. Ces amalgames et ce manque d’objectivité sont d’ordinaire le fait
d’une certaine « presse à sensation », à laquelle votre site me semblait ne pas
appartenir. Quoi qu’il en soit, je tiens à porter à votre connaissance et, j’espère,
à celle de vos lecteurs, les précisions et rectifications suivantes.
En
premier lieu, il est erroné d’affirmer, comme vous l’écrivez, que Mohamed
Sifaoui « a témoigné contre les éditions La Découverte lors d’un procès
opposant cette maison d’édition au général tortionnaire algérien Nezzar » : il
n’y a jamais eu de procès entre La Découverte et le général Khaled Nezzar. Mais
il y a bel et bien eu, à Paris en juillet 2002, un procès où le général Nezzar
m’a poursuivi en diffamation pour avoir dénoncé, dans l’émission télévisée «
Droits d’auteurs », sa responsabilité comme ancien ministre de la Défense dans
la terrible guerre conduite par l’armée algérienne contre la population civile,
et pour l’avoir accusé d’être un lâche ayant fui ses responsabilités devant la
justice française après qu’une plainte pour torture a été déposé contre lui à
Paris. Un procès qu’il a perdu.
Ce qui
est vrai en revanche, c’est qu’à cette occasion, c’est bien comme témoin de la
défense du « général tortionnaire » que Mohamed Sifaoui a témoigné contre moi. Je
vous renvoie sur ce point à un livre que vous n’avez à l’évidence pas lu : Le
Procès de « La sale guerre » (La Découverte, 2002), qui retranscrit
intégralement les minutes de ce procès d’une semaine. Vous y verrez, comme
toute personne de bonne foi peut le faire, que les deux camps en présence
n’opposaient pas, comme vous l’insinuez, les tenants « d’une thèse qui sert la
propagande intégriste » aux généraux algériens.
Dans ce
procès, comme le prouvent les témoignages des deux parties produits lors des
audiences, les deux camps étaient en réalité beaucoup plus clairs : d’un côté, les
partisans du général Nezzar, l’un des principaux organisateurs de la « sale
guerre », qui estimaient que tous les moyens sont bons, y compris la torture
généralisée, les exécutions judiciaires et les manipulations, pour « éradiquer
» l’intégrisme islamiste (même s’ils se défendaient, contre l’évidence, de
l’existence de ces méthodes, réduites à de simples « dépassements ») ; et de
l’autre côté, ceux qui estimaient que la lutte démocratique légitime contre le
fondamentalisme islamique ne pouvait se conduire au prix de violations des
droits de l’homme constitutives de crimes contre l’humanité.
De ces
ceux camps, c’est le premier qu’a choisi votre ami Mohamed Sifaoui, dont vous
dites, comme pour vous « dédouaner » qu’« on a le droit de penser que [son] témoignage,
même bien intentionné, était une erreur ». Il aurait été plus honnête d’écrire
que ces « bonnes intentions » étaient surtout le paravent d’un aval donné à des
méthodes dignes des pires fascistes du XXe siècle.
Toujours
à propos de ce procès, vous écrivez : « Chacun fait appel à des témoins. L’auteur
de La Sale Guerre, par exemple, s’appuie sur le témoignage d’un ancien
militaire converti à l’islam radical (qui fut son instructeur au sein de
l’armée) : le capitaine Ahmed Chouchane. Mohamed Sifaoui, quant à lui, accepte
de témoigner pour le Général contre SOUAÏDIA ». Outre que vous passez
ainsi à la trappe bien d’autres témoignages en ma faveur que vous seriez bien
en peine d’affilier à « l’islam radical », il s’agit là d’un curieux mélange
des genres qui témoigne de votre part, Madame, d’une ignorance évidente des
positions du capitaine Chouchane.
Vous
semblez assimiler Chouchane à une sorte de terroriste international recherché
par toutes les polices de la planète. Alors que c’est un homme posé et calme, résolument
opposé à toute violence, politique ou individuelle (contrairement au général
Nezzar). Je ne partage pas du tout ses positions sur l’islam politique (qui
n’ont d’ailleurs rien à voir avec celles de l’islam radical), mais je suis en
plein accord avec ce qu’il a dénoncé (et que vous semblez totalement ignorer) lors
du procès : l’instrumentalisation de la violence islamiste par les chefs des
services secrets de l’armée algérienne, le DRS. En mars 1995, ceux-ci
contrôlaient déjà l’essentiel des Groupes islamiques armés (GIA) pour mener, prétendument
« au nom de l’islam », une guerre contre-insurrectionnelle contre la population
(si vous ne me croyez pas, je tiens à votre disposition toute la documentation
qui le prouve abondamment). Les chefs du DRS ont alors demandé à Chouchane
d’intégrer pour leur compte les rangs des GIA, afin d’éliminer les vrais
opposants au régime (ce qu’il a refusé de faire, avant de s’exiler
clandestinement).
Vous
dénoncez également « la rumeur lancée par des journalistes français et les
services secrets algériens contre Mohamed Sifaoui pour le discréditer [...], visant
à le présenter comme un agent de la sécurité algérienne ». Là encore, vous
semblez mal informée : comment « les services secrets algériens », en
l’occurrence le service d’action psychologique du DRS, à l’époque dirigé par le
colonel Hadj Zoubir, bien connu de Mohamed Sifaoui (demandez-lui quelles
étaient ses relations avec ce colonel), aurait-il pu dénoncer un journaliste
qui s’est toujours fait l’écho complaisant – comme il continue à le faire
aujourd’hui – de la désinformation orchestrée par ce service ? Une
désinformation visant, justement, à « discréditer » comme « pro-islamistes »
tous ceux qui dénonçaient l’usage du chalumeau, de la gégène et de la balle
dans la tête, usages organisés à l’échelle industrielle par les généraux
algériens et le DRS ? Je doute très fortement que vous puissiez avancer la
moindre preuve de cette prétendue mise en cause de M. Sifaoui par le DRS. Mais
si je me trompe, je l’attends avec intérêt...
Mais
surtout, ce qui « salit la réputation de ce journaliste », comme vous l’écrivez,
ce n’est pas la « rumeur visant à le présenter comme un agent de la sécurité
algérienne ». C’est tout simplement son comportement public, qui montre qu’il
dispose nécessairement de solides accointances dans les plus hautes sphères du
régime. Dans notre pays, personne n’ignore que les médias (et surtout la
télévision d’État) et l’édition sont solidement contrôlés par le DRS, pour
tout ce qui concerne les questions politiques et « sensibles ». Or, après la
sortie de mon livre – alors que lui-même avait obtenu quelques mois plus tôt le
statut de réfugié politique en France, justifié par les « persécutions » dont
il aurait été l’objet à la fois de la part des militaires algériens et des
islamistes –, M. Sifaoui a participé à deux reprises à deux longues émissions
de l’ENTV, l’unique chaîne de télévision algérienne (le 14 avril 2001 et le 17 juin
2002), dont l’objet était de « dénoncer le complot » et les prétendues «
affabulations » de mon livre. Et en 2002, M. Sifaoui a publié sur le même thème
en Algérie un livre entier (La Sale Guerre. Histoire d’une imposture, Éditions
Chihab), qui est un pur tissu de contrevérités, reprenant par ailleurs tout le
discours de propagande du service d’action psychologique du DRS.
Cela, Madame,
ce n’est pas une « rumeur », ce sont des faits, que vous seriez bien en peine
de démentir (et que les auteurs pour Arte du « magnifique portrait » de M. Sifaoui
se sont bien gardés d’évoquer). Avez-vous déjà vu un autre réfugié politique
algérien témoigner pour l’un des fondateurs de notre dictature militaire ? Avez-vous
connaissance d’autres personnes qui se disent persécutées par la dictature
algérienne, réfugiés politiques, et qui ont été invitées à participer à une
émission de la télévision publique ? Connaissez-vous d’autres réfugiés
politiques qui auraient publié un livre dans le pays qu’ils ont fui, alors même
que le régime persécuteur est toujours là ?
Vous
dites que « Mohamed Sifaoui, plus que jamais enragé contre les intégristes et
leurs alliés, s’oppose vigoureusement au régime algérien et à ses choix ». Qu’il
soit « enragé », je veux bien, mais c’est en soutenant sans complexe la « rage
» des généraux algériens, dont les armes contre les islamistes ne sont pas
celles de la démocratie, mais la chignole, le chiffon, le chalumeau, la gégène.
Quant à affirmer, comme vous le faites, qu’il « s’oppose vigoureusement au
régime algérien et à ses choix », alors là, Madame, pardonnez-moi de vous dire
qu’il s’agit d’un simple mensonge, démenti d’ailleurs par Sifaoui lui-même.
Dans
l’émission de l’ENTV à laquelle il a participé en juin 2002, il avait affiché
encore plus clairement que lors du procès Nezzar son soutien « vigoureux » au «
régime algérien » : « Les islamistes ont essayé de nous complexer en nous
disant la chose suivante : si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous
et si vous êtes contre nous, vous êtes avec l’armée algérienne. Eh bien, oui ! Je
leur dis oui ! Je suis avec l’armée algérienne contre vous ! » S’il y a une
chose que l’on doit reconnaître à M. Sifaoui, c’est sa constance en la matière :
avec parfois des nuances de circonstance, ce discours est la substance même des
nombreux livres et reportages qu’il a multipliés depuis.
Vous
relatez encore, à votre manière, le différend qui m’a opposé, avec mon éditeur
François Gèze, directeur de La Découverte, à M. Sifaoui. Ignorant alors qui il
était, j’avais accepté, quand je l’ai rencontré à mon arrivée à Paris en avril 2000,
qu’il m’aide à rédiger le livre que je voulais écrire pour dénoncer les
horreurs dont j’avais été témoin de 1992 à 1995 comme officier des forces
spéciales de l’armée algérienne. C’est sur cette base, celle de l’écriture de
mon seul témoignage qu’il m’aurait aidé à mettre en forme, que nous avons signé
un contrat avec La Découverte.
Ce qui
s’est passé ensuite n’est pas du tout ce que vous dites : « Mohamed Sifaoui a bel
et bien retranscrit la dénonciation des manoeuvres de l’armée algérienne, mais
il a également invoqué la part de responsabilité des islamistes. Ce que Gèze
voudrait gommer. Ce que Sifaoui ne peut accepter (...). François Gèze le
débarque purement et simplement du projet. Il fait réécrire La Sale Guerre de
façon à ne retenir qu’une seule thèse manichéenne : l’Armée est responsable des
massacres. »
C’est là
encore une totale contrevérité. François Gèze n’a rien voulu « gommer » du tout
et je veux le répéter encore pour la millième fois : c’est Mohamed Sifaoui qui
a voulu manipuler mon témoignage à des fins politiques. En effet, dans la
transcription de mes propos recueillis par magnétophone, il avait ajouté des
passages entiers de son cru (dont la plupart n’avaient d’ailleurs rien à voir
avec les islamistes) m’attribuant des relations de faits dont je n’avais jamais
été témoin : si le livre était sorti en l’état, cela aurait été évidemment
facilement relevé par le pouvoir algérien, ce qui aurait alors totalement
discrédité tout mon témoignage sur les violations des droits de l’homme
perpétrées au nom de la lutte contre l’islamisme (un islamisme dont mon livre, finalement
publié comme je l’entendais, témoigne d’ailleurs assez que c’est pour moi un
ennemi à combattre, mais pas avec ces méthodes).
C’est
pour cette raison que j’ai demandé expressément à l’éditeur de contacter le
journaliste (qui ne voulait plus me parler après l’avoir averti de ma décision
d’arrêter notre collaboration sur le projet) pour lui faire part de ma décision
irrévocable de rompre avec lui. J’ajoute que, outre la tentative de dénaturer
mon témoignage, M. Sifaoui a conservé pour lui les droits d’auteur me revenant
que les éditions La Découverte avaient versés sur son compte (et qu’il devait
me reverser, comme nous en étions convenus, puisque, à l’époque, je n’avais pas
encore de compte bancaire qui m’aurait permis de les toucher directement). Il
m’a fallu le traîner devant la justice pour qu’il reconnaisse, en 2003, ne pas
m’avoir reversé l’intégralité de mes droits d’auteurs.
Mais là
n’est pas l’essentiel. Vous dites que « il n’est pas acceptable de voir des
journalistes (Jean-Baptiste Rivoire) ou des chercheurs au CNRS (Vincent Geisser)
tenter de salir la réputation de ce journaliste ». Mais ces hommes, trop rares
d’ailleurs, ont simplement fait preuve d’intégrité : ils ne se sont jamais
acharnés, comme vous le sous-entendez, sur M. Sifaoui, se contentant à
l’occasion de faire état d’interrogations plus que légitimes sur les étonnantes
coïncidences entre les analyses de ce journaliste très médiatisé en France et
la désinformation organisée par le régime algérien.
Pour moi,
ce qui « n’est pas acceptable », c’est de voir des gens, au nom de la lutte
contre le « fascisme vert » de l’islamisme, soutenir ceux qui disent « Je suis
avec l’armée algérienne », comme si cela ne voulait pas dire, depuis quinze ans
maintenant, « Je suis avec les promoteurs de la torture, des disparitions
forcées et des exécutions extrajudiciaires ». Si vous êtes vraiment sincère et
démocrate, je vous demande, Madame, de soutenir ces mères des milliers de «
disparus » aux mains de l’armée et du DRS, d’exiger du gouvernement algérien
qu’il juge en toute équité les coupables, tous les coupables, les islamistes
assassins comme les militaires assassins, pour établir enfin la vérité et la
justice.
Sachez, Madame,
que je ne suis pas un « islamiste » ou un « idiot manipulé », comme vous
semblez m’en accuser pour soutenir votre ami M. Sifaoui. Je suis simplement un
patriote au service de mon pays, l’Algérie. Cette Algérie que j’ai voulu servir,
comme soldat, avec honneur et droiture. Cette Algérie que j’ai préféré quitter
pour ne pas mourir de honte devant mes compatriotes. Cette Algérie où je suis
condamné à mort pour avoir dénoncé le terrorisme d’État. Peut-être
auriez-vous préféré que je torture pour que je sois « démocrate » et «
républicain » comme le général Nezzar et ses collègues ? Pardonnez-moi, Madame :
je reste aujourd’hui révolté par leurs actes abjects, leur héritage salissant.
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